Quand le menaçant devient menacé : Walter Scott, le gaélique écossais et la politique de la préservation

Il existe un tour de passe-passe linguistique au cœur de la manière dont les sociétés modernes traitent les minorités culturelles. Les groupes qui furent jadis craints, réprimés par la force militaire, privés de leurs langues, de leurs habits, de leurs structures sociales, ont la fâcheuse habitude de réapparaître, un ou deux siècles plus tard, comme objets de sollicitude ou de protection. Ce qui était dangereux devient menacé. Ce qui fut violemment détruit se trouve pieusement préservé. Mon article recent, publié dans un numéro spécial de la revue Anthropological Quarterlydédié à la question de la perspective en anthropologie linguistique, examine cette transformation à travers un cas précis et révélateur : les Highlands écossais, la langue gaélique, et le roman de Walter Scott, Waverley (1814).

La bataille qui a tout changé

En avril 1746, à la bataille de Culloden, le soulèvement jacobite est écrasé. La rébellion, qui avait brièvement menacé de renverser l’ordre capitaliste britannique naissant, est défaite, et avec elle toute une manière d’organiser la vie sociale. L’État britannique agit rapidement : le costume des Highlands est interdit, l’autorité des clans abolie, la population gaélophone déplacée lors des Clearances qui s’ensuivent pendant le siècle suivant.

Les Highlanders représentent alors, aux yeux de l’État britannique, un danger bien réel. Non pas en raison d’un quelconque primitivisme imaginaire, mais parce qu’ils incarnent une alternative, une forme d’autorité fondée sur la loyauté, la parenté et une conception non libérale de l’obligation politique. Le jacobitisme n’était donc pas simplement une forme de nostalgie pour un ordre passé, il représentait une autre manière de penser qui avait le droit de gouverner, et pourquoi.

L’entrée en scène de Walter Scott

Lorsque Scott publie Waverley en 1814, la menace militaire est depuis longtemps écartée. Mais quelque chose de plus subtil est à l’œuvre. Le roman de Scott, l’œuvre de fiction la plus lue de son époque, produit une opération idéologique extraordinaire. Il prend le monde des Highlands, en reconnaît la noblesse et la puissance, et le cadre comme irrémédiablement révolu. Les Highlanders de Waverley sont courageux, loyaux, saisissants, mais aussi condamnés. Leur défaite est présentée non comme un acte politique mais comme une sorte de processus naturel, aussi inévitable que le cours des saisons.

La langue est au cœur de cette opération. Le traitement que Scott réserve au gaélique dans le roman est éloquent : il apparaît comme un son ambiant, fondu dans le paysage, murmure d’une chanson semblable au bruit du vent au loin. Le gaélique est beau, poétique, et en même temps inintelligible. Il n’est clairement pas une langue de gouvernement, de commerce ou de négociation politique. C’est la langue d’un monde qui s’efface, à admirer précisément parce qu’il s’efface.

Du menaçant au menacé

C’est ce glissement que je retrace dans mon article, en m’appuyant sur les travaux de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot. Il existe une asymétrie profonde entre menaçant et menacé que nous remarquons rarement. Être dangereux, c’est être dangereux pour quelqu’un, ce qui implique une relation, un conflit politique, une menace réelle contre un ordre établi. Être menacé, c’est simplement être. C’est une opération intransitive, en apparence naturelle, dépouillée de toute question d’agentivité politique. Le Highlander cesse d’être une

menace pour l’État britannique pour devenir une relique fragile ayant besoin de la protection de ce même État.

Ce glissement n’est bien entendu pas neutre. C’est ce que nous avons appelé dans le numéro une forme de régimentation perspectivale, un processus par lequel les enjeux politiques d’un conflit se dissolvent et sont remplacés par un discours de patrimoine culturel. Les communautés dont les modes de vie furent violemment démantelés deviennent, dans ce nouveau cadre, les gardiennes d’une tradition précieuse mais déclinante. On les invite à préserver ce qui leur a été confisqué, mais uniquement sous des formes acceptables pour l’ordre dominant. La langue peut survivre sous forme de poésie et de chant, mais pas comme vecteur d’une politique alternative.

Le piège de la modernité

Tel est le piège dans lequel se trouvent aujourd’hui les communautés de langues minoritaires. Les mouvements de revitalisation linguistique sont, à bien des égards, réellement émancipateurs. Ils permettent de résister à l’effacement, affirment une dignité, construisent des communautés. Mais ils opèrent également dans un cadre qu’ils n’ont pas créé et dont ils ne peuvent entièrement s’affranchir. Pour défendre une langue minoritaire, il faut soutenir simultanément que toutes les langues sont égales (affirmation universaliste) et que cette langue est irremplaçable de manière unique (affirmation particulariste). Il faut savoir parler la langue des droits et du patrimoine (la langue, en d’autres termes, de la modernité libérale) pour être entendu.

Mon article n’est pas un appel à abandonner ces questions et revendications, bien au contraire. Mais il me semble indispensable de réfléchir clairement à ce dans quoi et contre quoi ces mouvements travaillent. Le chemin qui va de Culloden jusqu’à l’enseignement en gaélique et à une politique linguistique moderne passe par Walter Scott, par l’esthétisation d’un monde d’abord détruit, puis pleuré, puis soigneusement gouverné.

Ce qui était menaçant ne devient pas simplement menacé tout seul, ou par une opération de « prise de conscience ». Il est rendu menacé, par un travail idéologique qui s’étend sur des siècles, qui produit des textes, des images, des lois et des institutions. Comprendre ce processus est le premier pas vers une meilleur organisation des forces.