Pourquoi se bat-on pour des langues menacées ?

Pourquoi se lève-t-on un jour en se disant que se battre pour une langue est une bonne idée ? Pas juste pour en conserver un souvenir attendri, mais pour consacrer des années de sa vie à apprendre, enseigner et institutionnaliser des langues qui n’ont parfois plus aucun locuteur natif. Des langues dont la disparition, en toute rationalité, pourrait nous être indifférente ?

Telle est la question au cœur de Langues, Affects, Institutions, un projet de recherche financé par l’Institut Universitaire de France et basé à la Sorbonne Nouvelle à Paris. Je suis anthropologue linguiste, et ce site est le lieu où je développe, mets à l’épreuve et partage les idées qui émergent de ce travail.

Le point de départ du projet est un constat simple : les cadres existants en linguistique et en anthropologie (identité, idéologie, patrimoine, droits) ne parviennent pas à expliquer pleinement pourquoi les gens font ce qu’ils font pour des langues menacées. Ils permettent de décrire les conditions politiques, mais pas la force qui pousse les gens à agir. Pour saisir cette force, je m’appuie sur une tradition de philosophie politique enracinée dans Spinoza et développée par Alexandre Matheron, Frédéric Lordon, et d’autres : une théorie de la manière dont les affects, ce par quoi nous sommes mus, obligés, saisis dans nos rencontres avec le monde, sont captés et redirigés par des institutions.

Le cas à partir duquel je travaille est celui de la revitalisation de la langue cornique : une langue déclarée morte à la fin du XVIIIe siècle, pleurée, commémorée, et finalement ramenée à la vie par le poids accumulé de sentiments et d’obligations construits au fil des générations. La Cornouailles, sans institutions politiques autonomes, sans communauté continue de locuteurs et sans souveraineté territoriale, révèle sous une forme extrême un mécanisme à l’œuvre partout où des gens se battent pour des langues menacées : la langue elle-même devient l’institution, le lieu où les affects collectifs sont déposés et transformés en action.

Ce site rassemble recherche archivistique, enquête ethnographique et réflexion théorique. C’est aussi un espace de collaboration, relié à une équipe plus large travaillant sur des questions connexes dans des contextes de langues minoritaires en Europe et en Afrique. Les billets de blog sont écrits de manière à être accessibles à toute personne sérieusement intéressée par la langue, la politique et ce qui pousse les gens à s’investir — il n’est pas nécessaire d’avoir lu Spinoza ou de savoir le latin pour suivre le propos.